Concours

L’âme du moine

Je levai les yeux. Devant moi s’étendait le monastère de Nouraël, le dieu de l’aube et du renouveau. Constitué d’un bâtiment comme lieu de culte et de deux annexes pour abriter les moines résidents et visiteurs. Le premier éblouissait par sa grandeur à peine le regard posé dessus, au détour d’un sentier abrupt. Construit sur une base à laquelle on accédait en montant cinq marches, il occupait un seul niveau. Sa structure en bois peint de rouge se dressait sur dix mètres de haut. D’immenses colonnes installées aux quatre coins de l’édifice aidaient au soutien d’une toiture qui s’étendait bien au-delà de son socle. Érigée de tuiles que le temps et les éléments n’avaient pas épargnées, elle pointait vers le ciel comme pour symboliser l’élévation des prières des fidèles vers leur dieu.

Une imposante porte de près de quatre mètres de haut simplement agrémentée d’anneaux et reproductions florales en fer ouvrait sur la salle principale. Là encore, mon œil fut attiré vers le haut et la statue monumentale représentant Nouraël. En position assise, sa tête juvénile aux cheveux bouclés approchait dangereusement du plafond. Il se montrait installé sur la souche d’un arbre dans une posture désinvolte avec pour tout vêtement, un pagne drapé autour de ses hanches. Une main sur la cuisse, la seconde, paume vers le ciel, laissait apparaître une sphère figurant le soleil naissant à l’horizon.

Ici régnait une agitation constante. Le va-et-vient incessant des moines et adeptes du culte remplissait l’espace. Debout dans l’entrée, j’observai cette effervescence et je sentis mon estomac se nouer. Plusieurs minutes durant, je demeurai immobile, occultant presque tout ce remue-ménage, préoccupé par ce qui m’attendait maintenant.

Enfin, je repris ma marche. Je contournai le colosse, passai devant les multiples salles de prière et de soins, et ressortis à l’arrière du temple. Sans m’y attarder, je longeai les dortoirs. Ils s’étendaient sur cent mètres et deux étages et rassemblaient près d’une centaine de cellules claustrales. Rares étaient les inoccupées. Néanmoins, je nourrissais l’espoir de pouvoir bientôt y loger aussi.

Je quittai l’enceinte monacale pour me retrouver sur un terrain d’entraînement. Car le monastère de Nouraël abritait les moines du poing vide. Spécialisés dans les soins curatifs, ils utilisaient leur savoir dans le but de guérir blessures et maladies. Pour cela, ils devaient chaque jour exercer à la fois leur corps et leur esprit. Une gestuelle méthodique, des paroles précises, répétées maintes et maintes fois, leur permettaient d’atteindre le but escompté.

C’est de cette manière que, huit ans plus tôt, alors que je n’étais encore âgé que de neuf ans, et affligé d’un mal qui devait me tuer assurément, Lui m’avait sauvé. Tandis que je me tordais de douleur dans mon lit, le vieux religieux était apparu devant moi. Vêtu d’un caleçon long vert-kaki et d’une veste orange, il s’était penché sur moi un large sourire aux lèvres.

« Seth, je suis Lui. Tes parents ont fait appel au bienveillant dieu Nouraël pour te permettre de renaître avec l’aube. En ma qualité de moine, je suis là pour te transmettre sa volonté et t’assister dans ton renouveau. »

Il avait alors apposé ses mains sur mon ventre et entrepris de réciter ses mantras. Fasciné par cet homme, la bonté qui se dégageait de lui, et sa profession, je pris la ferme résolution malgré la fièvre, de suivre ses pas.

Ayant sombré dans l’inconscience, je ne fus réellement témoin que du début de la scène. Selon les dires de mes parents, elle dura plusieurs heures, Lui priant à voix basse et touchant par moments certaines zones de mon corps. Le lendemain lorsque je m’éveillai, il était parti, et mes maux avec.

Je n’eus aucun souci à convaincre mes parents de me laisser emprunter la voie religieuse surtout lorsqu’ils constatèrent le changement qui s’opéra en moi. Simples paysans, ils ne disposaient pas des moyens pour m’envoyer étudier en ville. Sans beaucoup d’autres choix, ils m’avaient donc naturellement poussé à me joindre à eux dans leur exploitation. Or je rechignais à l’ouvrage. Mais, dès l’instant où je décidai d’entrer au monastère de Nouraël, je ne vis plus le travail comme une corvée. Car Lui, le lendemain de notre rencontre m’avait accepté pour disciple, et m’avait expliqué toutes les vertus d’un dur labeur. En plus de développer mes capacités physiques, moi qui apparaissais malingre à l’époque, il me rendait utile, qualité essentielle à tout moine-guérisseur.

Depuis huit ans, je travaillais d’arrache-pied à la ferme familiale, qui avait pris de l’ampleur et employait désormais deux personnes supplémentaires. Et chaque jour, au sortir de mon labeur aux champs, je montais au temple où Lui m’enseignait l’art des moines.

Je connaissais les prières par cœur. Elles ne quittaient d’ailleurs jamais mon esprit. J’avais répété les enchaînements martiaux des milliers de fois. Sans cesse, je m’inventais des combats imaginaires, et je ne doutais pas que je pouvais terrasser n’importe quel adversaire avec. J’étais prêt.

Aujourd’hui, j’allais me porter candidat aux tests de sélection des futurs disciples qui intégreraient l’ordre du poing vide.

Confiant de mes capacités, je gagnai l’aire des épreuves, mais la vue de mes concurrents me fit frémir. Des moines venus des quatre coins d’Ohorat et reconnaissables à l’insigne qui ornait leur tunique attendaient le début. Différentes races se trouvaient représentées : humains comme moi, les plus nombreux. Ou encore elfes et lutins. J’aperçus aussi un orque, un rassemblement de nains et un demi-dragon gris. Au total, je comptai trente-six participants. Tous demeuraient silencieux, concentrés sur les événements à venir. Une tension certaine était palpable qui accentua mon stress.

Puis la compétition commença. Un groupe de moines résidents du temple, dont Lui faisait partie, se présenta et expliqua le contenu des épreuves que nous aurions à passer. Au nombre de trois, nous allions devoir nous affronter sur un temps limité dans plusieurs combats à mains nues, réciter des prières sélectionnées au hasard pour finir par un entretien en tête-à-tête avec l’un des juges.

J’observai Lui du coin de l’œil. Égal à lui-même, il affichait son habituel sourire, qui me donna du baume au cœur.

Enfin, nous attaquâmes les premiers duels de la journée. Une jeune femme habillée d’un kimono sur un pantalon, jaunes, combinés à des chaussettes blanches montantes, se présenta d’abord face à l’orque simplement vêtu d’un caleçon gris. Après le salut traditionnel, ils entamèrent une joute qui me laissa perplexe. Aucun coup ne fut porté. Personne ne tomba à terre. Pas la moindre blessure ne fut à déplorer. Au lieu de cela, ils se contentèrent de gestes lents qu’ils accompagnaient l’un et l’autre sans jamais atteindre leur cible. Ils m’apparurent tel un couple de danseurs en parfaite coordination. Poignet contre poignet, ils poussaient dans un sens et alors qu’une ouverture pour assener un horion terrible s’offrait enfin à l’un, le second manipulait à l’inverse et retournait la situation à son avantage. Soudain, la femme tendit son bras en l’air, entraînant celui adverse, et effectua un large cercle passant par-dessus l’autre, avant de l’enfermer sous son aisselle. Malheureusement pour elle, l’orque d’un mouvement brusque parvint à se dégager de sa faible emprise. C’est à cet instant que prit fin le match. À nouveau, les opposants se saluèrent, et ils quittèrent l’espace.

Les combats suivants furent à l’image du premier. Je reconnaissais dans leur jeu les enchaînements appris, mais je ne comprenais pas l’interprétation qui en était faite. Chaque pression se transformait dans mon esprit en une occasion de frapper et renverser l’adversaire. Ici, rien de tel si ce n’était une succession d’ouvertures sans finalité.

Mon tour arriva. Un elfe s’avança. Nous nous saluâmes et allongeâmes chacun notre bras devant nous. Poignet contre poignet, nous nous jaugeâmes un bref instant, puis il lança les hostilités. Il poussa sur mon bras vers le bas et je me retrouvai visage à découvert. Sans perdre de temps il fit un pas en avant et, comme j’anticipais l’impact de son poing opposé sur ma joue, je pliai les genoux, tendis la jambe et lui balayai les siennes. Je lus l’étonnement dans son regard tandis qu’il chutait. Je venais de porter la première attaque de la journée et les murmures montés du public jusqu’à moi me gonflèrent d’orgueil.

Je me sentis invincible. Profitant de ma supériorité, je contraignis l’elfe une fois remis sur ses pieds, à une position défensive. Sans le moindre répit, je frappais. Dans les côtes, au visage, à l’arrière des genoux. Aucune zone ne lui était épargnée. Quand les juges annoncèrent la fin du duel.

Étonné, car le temps imparti m’avait semblé court, je quittai l’arène gonflé de fierté tout en jetant un œil aux moines du poing invisible. En grande discussion, je ne doutais pas que ma prestation leur avait fait une forte impression. C’était d’ailleurs le cas des autres participants. Alors que je m’éloignais, tous se tournaient sur mon passage et glissaient dans le creux de l’oreille de leur voisin certainement des mots d’admiration.

Mes affrontements suivants furent à l’image de celui contre l’elfe. En moins de deux, je pris l’avantage sur mes adversaires cantonnés en défense, et les assommai de mes assauts répétés.

Ma stratégie fit sortir de ses gonds un homme. Quarantenaire, moine d’un ordre réputé de Bornen en Valberge depuis plus de vingt ans, il se montra plus téméraire que les autres. Comme je m’apprêtais à lui assener une frappe du coude dans le visage, il opposa ses avant-bras puis passa à son tour à l’attaque. Il enchaîna les coups. Une rage indicible s’était emparée de lui métamorphosant son être. La figure rouge, ses épais sourcils froncés, il grognait telle une bête féroce. Son comportement que je trouvais pour le moins étrange me procura néanmoins la chance de montrer toute l’étendue de mon talent guerrier.

J’encaissai sans broncher ses attaques qui finirent par perdre de leur intensité et vitesse. Alors, je repérai une ouverture. L’homme lança un coup de poing si lent que je parvins sans difficulté à l’écarter de la paume, ce qui me dévoila tout son côté. Et je n’eus plus qu’à l’achever. Concentrant mon énergie dans ma main, je le frappai avec toute la force dont je me trouvais doté. Sa joue craqua sous le choc. Il tituba un instant puis s’effondra dans la poussière. Aussitôt, le banc des juges se leva et s’approcha. Lui me jeta un regard que je ne compris pas avant de se pencher sur mon adversaire pour lui prodiguer les soins nécessaires.

Je me retirai. Encore une fois, tous les yeux se posèrent sur moi, que je sentais plein d’amertume. Mon style de combat ne paraissait pas plaire à tout le monde. Il se montrait pourtant plus efficace que tous ceux que j’avais pu voir ce matin. Sans doute, ce venin répandu contre moi provenait seulement d’un sentiment de jalousie. Je décidai de ne pas y prêter attention et me préparai pour la prochaine épreuve.

Le second test revenait à réciter notre chapelet. À genoux, alignés sur trois rangées, nous enchaînâmes chacun notre tour les prières à la demande des moines supérieurs. Là encore, si d’autres que moi hésitèrent ou balbutièrent par moments, je réussis haut la main l’évaluation. N’en restait plus qu’une.

La dernière consistait à se retrouver face à un moine du poing vide. Mon maître m’avait averti qu’il s’agissait de la plus dure des trois, car censée nous « mettre à nu ». Je n’avais pas d’idée précise de ce que cela signifiait, ce qui me rendait particulièrement nerveux. Quelle ne fut pas ma joie, lorsque je vis Lui rentrer à ma suite dans la salle de prière dédiée pour l’occasion. Je me détendis.

D’un signe de la main, il m’invita à m’asseoir, puis il en fit de même se positionnant face à moi. Son regard que je sentis fatigué me toisa longuement. C’est à cet instant que je réalisai que son sourire qu’il gardait en permanence s’était effacé. Soudain, il m’apparut plus vieux et préoccupé.

« Comment vas-tu Seth ? »

Cette question, pourtant banale, me donna une impression de malaise.

« Je vais bien.

— Et tes parents, comment se portent-ils ?

— Ils sont en pleine santé. La récolte a été très bonne cette saison ce qui devrait leur permettre de passer l’hiver dans d’excellentes conditions.

— Bien, très bien… Tu es sûr que tout va bien ?

— Oui, fis-je hésitant, car son insistance m’intriguait. Pourquoi cette question ?

— Je me disais que peut-être tu n’étais pas dans ton assiette ce matin.

— Si, tout allait bien… Est-ce que quelque chose ne convenait pas dans mes enchaînements ? N’étais-je pas suffisamment percutant ?

— Oh si ! Pour être percutant, tu étais percutant…

— Est-ce que vous avez vu comment j’ai envoyé au tapis l’autre de Bornen ?

— Je crains qu’il n’ait pas les qualités requises pour intégrer notre communauté. S’il était parvenu à conserver son sang-froid, sans doute aurait-il fait un grand moine du poing vide…

— C’est sûr qu’il avait l’air enragé, un vrai fou furieux ! Il n’a pas eu de chance de tomber face à moi.

— Cela est regrettable, en effet. Sans toi, il est possible que nous n’aurions pas détecté sa véritable nature. Mais il n’est pas le seul qui n’a pas satisfait à nos exigences.

— Vous parlez de cette femme qui a perdu contre l’orque ?

— Je crains que tu n’aies pas les idées claires. La jeune femme a fait preuve d’une grande maîtrise à la fois de son corps et de son esprit, contrairement à l’orque.

— Quoi ?

— Au moment où il s’est retrouvé pris, il a usé de brusquerie pour s’en sortir.

— Je ne comprends pas.

— C’est malheureusement ce que je pensais. La confrérie du poing vide n’est pas un groupe de moines-guerriers. Tu as dû t’en rendre compte ?

— Bien sûr ! Vous êtes des moines-guérisseurs qui venez en aide aux malades et aux blessés. Vous m’avez même sauvé la vie.

— J’ai effectivement permis à ton enveloppe charnelle de demeurer sur cette terre, mais il semble que je ne sois pas parvenu à sauver ton esprit… Les enchaînements martiaux que mes prédécesseurs ont mis plusieurs siècles à développer ont pour but non pas de combattre des ennemis, mais d’entrer en harmonie avec l’essence des personnes. En aucun cas nous ne devons attenter à la vie d’une créature quelle qu’elle soit et en quelque occasion que ce soit.

— Je ne comprends pas, répétai-je de plus en plus confus.

— Ce matin, tu as montré que tu n’étais pas digne de te joindre à nous. La violence dont tu nous as fait la démonstration est un acte ignoble que nous ne pouvons tolérer. Tu ne pourras jamais prétendre au statut de moine-guérisseur.

— Quoi ? Mais depuis que vous êtes venu chez moi pour me tirer des griffes de la mort je ne rêve que d’une chose : pouvoir intégrer un jour le monastère et devenir le moine-guérisseur le plus respecté d’Ohorat !

— Ce rêve, je te le dis, tu ne pourras jamais le réaliser ! Car pour accéder au rang de moine du poing vide, tu dois oublier tout désir de grandeur pour ne penser qu’aux autres, avant toi.

— Je peux le faire, je le sais ! objectai-je.

— À moins de réussir à abandonner ton côté égoïste et violent, c’est impossible. Maintenant Seth, rentre chez toi et continue de travailler avec ardeur. Laisse tes ambitions derrière toi et apprends à vivre humblement. Et surtout, bats-toi pour prendre le dessus. Car une fois qu’il aura obtenu la place qu’il désire, jamais tu ne pourras l’en déloger. »

Ces dernières paroles m’apparurent mystérieuses. Pour autant, elles me firent l’effet d’une douche froide. Je venais de passer les huit années précédentes à écouter les enseignements de cet homme, à travailler plus dur que tous les autres, à me lever tôt et me coucher tard pour m’entraîner inlassablement, à espérer atteindre cette position tant convoitée de moine-guérisseur. Tout cela dans quel but ? Pour qu’il me demande finalement d’abandonner ? Je devais maintenant renoncer et admettre que tous ces sacrifices consentis n’avaient servi à rien ?

Plein de colère, je me remis sur pieds et jetai un regard à Lui que je voulais volontairement haineux, quoique cela donne raison à ses propos. L’envie de fondre sur lui me caressa l’esprit, cependant je parvins à me contenir. Je me contentai de serrer les poings à m’en blanchir les articulations. Mes ongles me rentrèrent même dans les paumes à m’en faire saigner. Puis, avant de changer d’avis, j’abandonnai là mon vieil instructeur et quittai le temple.

J’errai pendant plusieurs heures dans la montagne, cherchant à évacuer toute la colère qui avait surgi en moi. Des moments de lucidité empreints de modestie survenaient parfois durant lesquels je me calmais et m’imaginais retenter ma chance l’année suivante. Néanmoins, les mots de Lui revenaient en permanence résonner dans ma tête comme une sentence immuable, et la folie m’étreignait à nouveau.

La nuit était tombée depuis longtemps déjà lorsque je décidai de regagner mon domicile. Malgré le temps nuageux, je me repérai à la clarté lunaire et rejoignis après plusieurs chutes l’entrée de la ville où se situait la demeure de mes parents. Pour l’atteindre, il me fallait encore traverser la rue des estaminets, la seule toujours animée à cette heure. Ici, pas besoin des rayons de Lunaé, la lumière des établissements éclairait largement, même à l’extérieur.

Amer, je dépassai une première taverne d’où s’élevait un joyeux brouhaha. Par la fenêtre j’aperçus plusieurs des participants des épreuves du jour. Ils buvaient avec allégresse qui une chope de bière, qui un verre de vin cuit, et tous discutaient bruyamment. Tandis que je les observais, la femme qui avait affronté l’orque se leva et se mit à simuler un combat. Je reconnus sans mal mes enchaînements. Et tous riaient. La fureur calmée lors de mes heures de marche se raviva soudain. Ils se moquaient de moi ! La folle envie de pénétrer dans la taverne pour massacrer tous ceux qui se gaussaient de moi me titilla férocement. Mais je m’abstins. Au lieu de cela, je rentrai dans la suivante et commandai de quoi assouvir ma soif d’oubli.

Le résultat se révéla loin d’être concluant. Non seulement je me souvenais de la sueur versée durant toutes ces années à me démener pour devenir à l’avenir moine, mais en plus l’alcool dont je n’avais pas l’habitude exaltait mon sentiment d’humiliation de cette journée.

D’un geste rageur, je payai à l’aubergiste son dû et quittai l’établissement passablement éméché. Dehors, la fraîcheur nocturne avait fini de tomber, et je grelottais, déambulant d’un pas incertain en m’éloignant. Quand, sans prendre garde, je heurtai quelqu’un. Entre la pénombre et mon état de fatigue et émotionnel, je n’avais pas prêté attention.

« Excusez-moi. » Lança aussitôt l’autre d’une voix féminine.

Je levai la tête et demeurai figé. C’était elle. Cette nonne qui m’avait tourné en ridicule plus tôt dans la soirée. Elle se tenait là, devant moi, un large sourire aux lèvres.

Interdit, je baissai mon regard et m’arrêtai sur sa poitrine. À côté du symbole de son temple d’origine, un autre y avait fait son apparition : celui des moines de la main vide. Mon sang ne fit qu’un tour. Incapable de me contenir plus longtemps, je saisis d’une main ferme sa gorge et commençai à serrer. Si elle tenta de crier, elle ne le put. Pas plus qu’elle ne réussit à s’extraire de ma poigne. Lorsqu’enfin la vie abandonna son corps et que celui-ci ne fut plus qu’un poids mort, je la lâchai. Sans bruit, comme si tout cela n’était qu’un simple rêve, elle s’affala sur le sol.

Soudain, je pris conscience de mes terribles actes. Tout ce pour quoi j’avais travaillé depuis ma plus tendre enfance venait de disparaître en quelques secondes. Avant cela je pouvais toujours me représenter à l’examen. Maintenant, jamais plus je n’oserais même y penser. Car j’avais tué, alors que les moines du poing vide sont sensés préserver la vie.

Je tombai à genoux et, en désespoir de cause, appuyai mon oreille sur son cœur. Plus aucun souffle ne gonflait ces poumons, pas plus que de battements ne résonnaient dans cette poitrine. Des larmes coulèrent alors sur mes joues. Lui avait raison. Quelque part en moi résidait une part sombre indigne d’être moine-guérisseur. Je venais de l’apprendre à mes dépens. Et je lui avais permis de s’exprimer…

Séchant mes yeux, je me relevai. Je pouvais toujours faire comme s’il ne s’était rien passé et reprendre le cours de mon existence. J’allais retourner chez mes parents, me coucher, et demain quand je me réveillerai, tout ceci ne serait rien d’autre qu’un mauvais souvenir. Je me remettrai au travail, oublierai mon désir de me faire religieux et finirai comme mes parents. Une vie simple et monotone…

Non, je ne pouvais pas faire cela ! Ce matin, j’avais quitté mon domicile pour devenir un moine respecté. Il n’était donc pas question que je rentre maintenant sans avoir obtenu gain de cause. Au point du jour, je me présenterai au monastère pour plaider mon cas et leur faire entendre raison. Je ne pouvais tolérer qu’ils aient intégré dans leurs rangs cette femme, incapable de se défendre contre le moindre agresseur, et qu’ils m’aient au contraire rejeté. Et si toutefois ils ne daignaient toujours pas m’accepter, je pourrais récupérer son insigne et m’aventurer dans d’autres contrées où mes talents seraient enfin reconnus.

Mais qu’est-ce que je racontais là ? Je n’allais certainement pas dépouiller un cadavre et me faire passer pour un moine-guérisseur. Ce ne serait pas digne ! Ah, si seulement je pouvais me débarrasser de ce côté maléfique que je sentais plus imposant que d’ordinaire ! Mais cela ne se produirait jamais, Lui me l’avait bien dit.

Tandis que mon moi intérieur se déchirait pour savoir quel parti prendre, j’avisai une présence.

« Si tu souhaites être libéré de cette part qui t’ennuie, je peux t’aider. »

Preste malgré les chopes de bière ingurgitées, je me retournai. Dans l’ombre d’une ruelle perpendiculaire se tenait une personne. À sa voix, il s’agissait d’un homme, mais je n’aurais pu le certifier.

« Je n’ai rien fait, je viens juste d’arriver ! » balbutiai-je comme un enfant pris la main dans le sac en train de voler des friandises.

Même dans l’obscurité, je vis mon interlocuteur sourire. Car la blancheur de ses dents illumina son visage, au même titre que le blanc de ses globes oculaires.

« Sois sans crainte, tes actes passés n’ont aucun intérêt pour moi, poursuivit-il. Ce sont tes actes futurs qui me captivent.

— Que voulez-vous dire ?

— Tu étais promis à un brillant avenir. Moine du poing vide, ça n’est pas rien !

— Comment le savez-vous ?

— Malheureusement tu as échoué, continua-t-il sans prêter attention à ma question.

— Je ne suis pas digne de devenir un moine du poing vide, me lamentai-je.

— En es-tu certain ? N’as-tu pas passé les huit dernières années à tout mettre en œuvre pour ton rêve ?

— Si, mais…

— N’as-tu pas chaque jour travaillé avec enthousiasme ? Passé des heures à apprendre le chapelet des moines ? À intégrer les mouvements qui guérissent ?

— Si.

— Alors pourquoi cet échec ?

— Il y a en moi un côté violent que je ne maîtrise pas, bredouillai-je un œil sur le cadavre de la femme.

— Mais pour autant, ça n’est pas toi ?

— Je ne sais pas trop…

— Trêve de bavardages inutiles ! J’ai la solution à ton problème ! »

Confus, je ne dis rien et le laissai poursuivre.

« Je possède la faculté de séparer l’âme. En d’autres termes, je peux faire en sorte d’extraire ton côté sombre de ton corps, ton doppelgänger. Imagine tout ce que tu pourrais accomplir sans lui ! Tu réaliserais ton rêve de devenir moine du poing vide. Tu pourrais guérir des dizaines, des centaines de créatures ! Tu serais respecté pour ton action. Et surtout, plus jamais tu ne serais dérangé par ces pensées perverses et déplaisantes qui te gâchent l’existence. »

Je réfléchis un instant. Si je parvenais à faire disparaître cette part obscure, je pourrais en effet me représenter devant Lui, et il n’aurait plus aucune raison de ne pas m’intégrer à l’ordre.

« Et qu’est-ce que tu veux en échange ? demandai-je, car je n’étais pas naïf.

— Oh, trois fois rien. Je prendrais simplement cette âme avec moi… »

Là encore je réfléchis un instant. Dans les Royaumes d’Ohorat, l’âme partait rejoindre le domaine de la divinité tutélaire du défunt. À défaut, elle se retrouvait dans le territoire de Siril, le dieu de la mort. Cependant, il arrivait également qu’elle n’accède jamais à ce paradis. Elle pouvait être capturée au moment du trépas par un nécromant ou une créature d’un autre plan dans le but d’augmenter sa puissance. Dans ce cas, elle ne trouvait réellement la paix qu’à la destruction de son dépositaire. Caché dans la pénombre, je me doutais que celui qui venait de me faire ce marché appartenait à ces derniers. Mais la sentence ne me concernait pas, puisqu’elle touchait à l’âme de mon côté sombre.

« J’accepte ! lançai-je alors, confiant.

— Qu’il en soit ainsi…

— Que dois-je faire pour… »

Je ne finis pas ma phrase. Un éclair bleuté me tomba dessus d’un coup, et je sombrai dans l’inconscience.

« Eh l’ami ! Comment ça va ? »

Lorsque je revins à moi, une foule de personnes m’entourait. L’aube naissait à peine, mais déjà une forte animation régnait dans la ville.

Lentement, car tout semblait bouger autour de moi, aidé par l’homme qui venait de m’adresser la parole, je me relevai. Je me tenais toujours dans la rue des tavernes. Soudain, je tournai les yeux vers le sol.

« Où est… ?

— Vous voulez sans doute parler de la femme ? »

J’acquiesçai, l’estomac noué, m’attendant à tout instant à voir débarquer la milice pour me conduire en prison. L’homme me fit « non » de la tête, comme si j’ignorais qu’elle avait été assassinée.

« Les autres moines qui vous ont découverts et qui ont arrêté le meurtrier viennent d’emmener son corps.

— Son meurtrier, mais…

— Oui. Apparemment le type était complètement fou furieux. Il leur a donné du fil à retordre, mais ils ont fini par le stopper et il a été mis en détention. M’étonne pas que vous soyez tombé dans les pommes à essayer de défendre la pauvre dame. Sans compter qu’il devait avoir une sacrée poigne pour… enfin, vous voyez. »

Il me fallut de longues minutes pour parvenir à démêler la situation. Aux dires de l’assemblée, l’homme arrêté me ressemblait curieusement, avec « un côté plus sombre », dirent-ils. Je compris aussitôt qu’il s’agissait de mon côté sombre, le véritable tueur. Soudain, je me sentis le cœur plus léger. Un poids m’avait été retiré qui me fit un bien comme je n’en avais jamais ressenti.

Enfin, je rentrai chez moi pour faire ma toilette et après avoir pris un court repos, je me rendis au temple où je demandai à rencontrer Lui.

À l’instar de la veille, il me fit asseoir dans une salle de prières et s’installa face à moi. Si la scène ressemblait en tous points à celle déjà jouée, l’ensemble m’apparaissait pourtant bien différent. Mon ardent désir de devenir un moine du poing vide respecté s’était transformé en un pieux souhait de venir en aide aux autres. Et si je ne pouvais intégrer l’ordre aujourd’hui, je partirais. Je quitterai ma famille et mes amis pour voyager et offrir mes compétences aux nécessiteux.

Lui me détailla longuement d’un air confus. Alors que je n’avais encore prononcé aucune parole, il avait senti en moi un changement.

« Tu sembles différent Seth, finit-il par lancer suspicieux. Ton cœur n’est plus agité par aucun trouble et cette passion qui t’animait s’est tue. Pourtant, je reconnais bien le garçon que j’ai tiré des griffes de la mort voilà des années.

— En effet, c’est bien moi mon maître. Et si je me présente ce matin c’est pour vous demander humblement de bien vouloir reconsidérer votre position quant à mon recrutement. »

Pour accompagner mes paroles, je me penchai en signe de contrition et demeurai ainsi plusieurs secondes. Sans le voir, je pouvais ressentir l’état de confusion dans lequel il se trouvait.

« Eh bien, sans doute es-tu au courant, reprit-il enfin comme de bons augures. Cette nuit, l’une de nos sœurs qui devaient rejoindre notre congrégation a été sauvagement assassinée par un forcené, et sa place est donc vacante… »

À nouveau il s’arrêta et j’acquiesçai, une réelle tristesse au fond du cœur. Lui fronça les sourcils. Son regard posé sur moi trahissait son envie de pénétrer au plus profond de mon âme pour en découvrir tous les secrets. Serein et enfin en paix avec moi-même, je me contentai de lui sourire. Il n’hésita plus.

« Seth, prie avec moi pour que l’âme de notre sœur trouve le chemin vers le paradis divin. »

Le jour même je rassemblai quelques affaires chez mes parents et partis m’installer au monastère. Avec moi, trois autres disciples avaient été intégrés. Ensemble, nous passâmes la première année de notre noviciat à apprendre les techniques du poing vide. Puis, nous fûmes admis à prononcer nos vœux auprès de Nouraël et libres de suivre notre propre chemin. Deux de mes compagnons choisirent de retourner dans leur temple, leurs nouveaux enseignements acquis. Le troisième demanda à prolonger son séjour afin d’approfondir ses connaissances. Pour ma part, je me décidai à prendre la route et offrir mon aide à ceux qui en auraient besoin.

Je voyageai durant des années. Sillonnant les plaines de Valberge au nord-ouest d’Ohorat et me rendant jusqu’au temple de Bornen où je rencontrai le moine à qui j’avais fait du tort lors des épreuves de sélection. Il accepta sans rancune mes excuses, m’expliquant que notre duel lui avait permis de prendre conscience du chemin qu’il avait encore à parcourir afin de devenir un meilleur religieux. Il n’aspirait plus maintenant qu’à faire grandir son âme.

Je gagnai les Terres brutes de Kragmaure à l’extrême nord du continent, peuplées d’orques et de géants du givre. À l’est, j’errai en Gazir où je fus autorisé à discuter avec les sorcières, d’ordinaire inaccessibles au commun des mortels. Je traversai le désert d’Ecroth et visitai la ville de Port-Lunaé avant d’arpenter au sud les régions d’Opale et d’Évéapia.

Après quinze ans d’exploration, de rencontres, à prodiguer ce que j’avais appris et guérir les malades et les blessés, je décidai de rentrer chez moi.

L’hiver approchait à grands pas et la nuit faisait déjà son apparition quand je discernai au loin la demeure de mes parents. Curieusement, alors que mon cœur aurait dû se remplir de joie, il vibra d’horreur à la vue du paysage devant moi. Les champs avaient laissé leur place aux mauvaises herbes et au chiendent. Et cela n’était clairement pas du fait de la saison froide. Car cet état durait depuis des années.

Plein d’appréhension, je poursuivis mon chemin et ne fus pas plus étonné en découvrant ma maison natale en ruines. Le toit de chaume avait brûlé et la charpente tout entière s’était effondrée. Seuls les murs tenaient encore debout. Mais à l’intérieur, le temps et la nature avaient fait leur œuvre. Les rares objets toujours sur place se montraient inutilisables, voire indescriptibles. Les ronces avaient élu domicile à l’abri des éléments et prospéraient dans chaque pièce. Il y avait même un arbre qui atteignait près de trois mètres de haut en travers de ma chambre.

Face à ce théâtre de désolation, mon estomac se noua.

J’abandonnai ici les décombres de mon ancienne habitation et repartis sur la route en direction du monastère du poing vide.

Là aussi les choses avaient bien changé, et le fond gris du ciel n’était pas pour les arranger. Le rouge du bois s’était terni et il régnait un silence lorsque je pénétrai dans le temple, que seul le vent parvenait à briser. La statue du dieu Nouraël, quoiqu’identique à celle que j’avais laissé des années auparavant, avait perdu de sa splendeur. Le marasme ambiant en était probablement la cause.

Je traversai ce lieu de culte d’autrefois sans croiser personne et longeai les dortoirs. Là aussi l’absence d’animation me frappa. Des années plus tôt, jamais je n’aurais imaginé le monastère vide.

Je poursuivis jusqu’au terrain d’entraînement. Assis en tailleur en son centre, je découvris Lui. Malgré le poids des ans, je reconnus d’emblée son sourire qu’aucune ride ne venait altérer. Je le rejoignis, mais tout à coup je compris que quelque chose n’allait pas. Son visage et son corps tout entier étaient figés dans cette même position tandis que la vie l’avait abandonné.

« Que s’est-il passé ici ? murmurai-je chagriné.

— Tu ne devines pas ? »

Je fis volte-face. Soudain, je le vis et tout m’apparut clair. Malgré ses guenilles, une figure à la barbe sale, des cheveux longs hirsutes, il n’y avait pas d’erreur possible.

« Moi ?

— Eh oui, toi ! Ou plutôt une partie de toi. Tu sais, celle dont tu t’es lâchement débarrassé parce que tu en avais honte ! Celle que tu as abandonnée un soir dans une ruelle sombre après avoir commis un meurtre ! Parce que tu as préféré choisir la facilité et renoncer à moi plutôt que de te battre après ce que tu avais fait !

— Non, je ne savais pas ! bredouillai-je en enfermant dans ma main le symbole du poing vide attaché à ma poitrine.

— À d’autres ! Je suis toi, ne l’oublie pas ! Je connais tout de toi. Ce que tu penses, ce que tu ressens, même quand tu as froid ou sommeil.

— Mais comment… ?

— Comment, alors que toi tu n’as jamais rien senti ? N’est-ce pas plutôt parce que tu n’as jamais voulu sentir ? Tu voulais tirer un trait sur ton ancien toi, incapable d’assumer tes propres actes. Pendant que moi, je n’avais qu’une idée en tête. Te retrouver et faire de ta vie un véritable enfer, comme tu l’avais fait de la mienne. Ça n’a pas été facile. Surtout les premières années où, enfermé au bagne, je n’ai fait que ruminer ma colère. Puis un jour, tandis que je me remettais d’une correction un peu appuyée, je t’ai vu en songe. Tu étais là, entouré par une foule de personnes reconnaissantes de ce que tu leur avais apporté, profitant de leur accueil chaleureux, et heureux. Heureux ! Alors que j’étais en train de me vider de mon sang dans la poussière d’un cachot ! Ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. À partir de ce jour, je me suis juré que tu ne l’emporterais pas au paradis ! Dès lors, j’ai tout mis en œuvre pour m’échapper et j’y suis parvenu. Puis je suis revenu dans la région, où je me suis rendu chez toi ; chez nous. Au départ, nos parents ont paru contents de me voir, mais ils ont très vite compris que je n’étais pas tout à fait leur fils.

— Qu’as-tu fait d’eux ? demandai-je amer.

— Ils m’ont rejeté, comme tu l’avais fait, alors je les ai tués !

— Tu es un monstre !

— Non, nous sommes un monstre ! Un seul et même monstre. Et si tu n’avais pas cherché à me renier, peut-être que tout ceci ne se serait jamais produit.

— Et qu’est-il advenu du temple ? Ne me dis pas que tu es aussi le responsable de sa déchéance ?

— Là encore, peut-on réellement dire que je suis l’unique coupable, alors que toi-même tu n’as pas su prendre tes responsabilités quand il le fallait ? Il me semble que les torts sont partagés, non ? rit-il méprisant.

— Et Lui ?

— Oh, j’ai pensé que cela te ferait plaisir de revoir ton ancien maître ! Est-ce que tu te doutais qu’il était au courant pour nous deux ?

— Il avait senti ta présence dès l’instant où il nous a sauvés…

— Oui. Ce qui ne l’a pas empêché de croire que tu pourrais me surpasser. Ah, la déception qu’il a dû ressentir le jour où nous avons passé ces épreuves, et qu’il s’est rendu compte que j’étais plus fort que toi… Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il t’a finalement admis parmi eux.

— Je suppose qu’il espérait poursuivre mon enseignement pour que, le jour de notre rencontre, je te batte définitivement !

— Oh, oh ! Mais c’est que notre petit moinillon, grand guérisseur des Royaumes et adepte de la non-violence, cherche la bagarre ?

— Tu as déjà fait suffisamment de mal autour de toi. Et comme tu l’as fait remarquer, il est temps que je prenne enfin mes responsabilités ! »

Tout en disant cela, je dégrafai mon manteau, peu pratique pour bouger. L’air amusé, il me regarda faire, se contentant de boire une large lampée d’un liquide alcoolisé qu’il conservait dans une gourde accrochée à sa ceinture.

« Ça y est, es-tu prêt ? »

Il n’attendit pas ma réponse. D’un geste qui m’étonna par sa vivacité, il me jeta son outre à la figure. Je l’esquivai de justesse, mais reçus aussitôt son poing sur le nez. Je reculai hors de portée pour reprendre mes esprits.

« Alors, on est un peu rouillé j’ai l’impression ! Je suppose que tu n’as pas eu beaucoup l’occasion de pratiquer entre deux bons repas.

— Détrompe-toi, car je n’ai jamais cessé de renforcer mon esprit, mais aussi mon corps. »

À peine avais-je fini ma phrase qu’à mon tour je m’élançai sur lui. D’une main ferme, je lui saisis le poignet et me positionnai dans son dos. Avant que je n’aie le temps de lui immobiliser son second bras, il m’attrapa derrière la nuque et avec une force insoupçonnée, me fit passer par-dessus ses épaules. Je lâchai ma prise. Il profita aussitôt de ma surprise pour m’assener plusieurs claques. Du bout des doigts, je parvins à en détourner certaines, mais reçus les autres de plein fouet. S’enchaînèrent ensuite frappes du poing, coups de pied, que j’accompagnai sans jamais riposter, ce qui contribua à énerver mon rival. Il accéléra alors la cadence. Ses attaques se firent plus lourdes et violentes. Mais je gardais le rythme et plus rien ne m’atteignait. Constatant l’inefficacité de ses assauts, il cessa et recula.

« Je vois que tu as fini par intégrer les enseignements du poing vide, ou l’art de ne jamais blesser son adversaire. Mais face à moi, il te faudra plus que tes petites esquives pour t’en sortir ! »

Il repartit à la charge. Comme s’il n’avait pas encore compris, il réitéra le même type d’offensives. Et comme précédemment elles ne me firent ni chaud ni froid.

Quand, nous nous figeâmes. Épaule contre épaule, nous demeurâmes immobiles de longues secondes durant. Puis dans un mouvement similaire, nous tombâmes à genoux. Les yeux exorbités, je baissai la tête. Ma main était pleine de sang. Dans la sienne un poignard couvert de mon hémoglobine, et sur son visage un sourire satisfait, qui disparut au moment ou je m’affalai au sol.

« Que m’as-tu fait ? gronda-t-il en abandonnant son arme et en s’apercevant que lui aussi avait été blessé.

— Il n’a rien fait, entendîmes-nous soudain. Visiblement, tu n’as toujours rien compris. Vous ne formez qu’un ! Si tu meurs, il meurt aussi. C’est assez ironique finalement ! Toi qui as toute ta vie rêvé de faire sa perte, tu n’as fait que précipiter la tienne. Pourtant tu aurais pu t’en douter. Toi qui te targuais de ressentir toutes ses émotions, tu aurais dû sentir que chaque fois que tu prenais une dérouillée, lui aussi en pâtissait… »

Allongé sur le flanc, les bras serrés sur ma plaie pour endiguer le flot vital, je tentai de rester conscient. Face à moi, dans une position similaire, l’autre côté de moi se tordait de douleur également. Malgré son apparence quelque peu différente, j’eus alors l’impression de me trouver devant un miroir.

Et je l’aperçus. Malgré ma vision qui se troublait peu à peu, je le vis s’avancer dans le dos de ma part sombre. Il portait une paire de chausses en armure qui l’enveloppait de la ceinture aux pieds. Derrière lui, je remarquai avec effroi une longue queue qui se mouvait de droite à gauche. Remontant vers son torse musculeux, je fus saisi par la couleur de sa peau, rouge. Puis je découvris sur son front, deux immenses cornes semblables à celles d’un bouc.

J’avais toujours refusé la réalité, cherchant à l’oublier. Aujourd’hui elle me frappait avec une horreur que je n’aurais imaginée. Car même après des années, j’avais reconnu cette voix, celle de l’être qui nous avait séparés, mon doppelgänger et moi, une nuit dans une ruelle sombre alors que je venais de commettre un meurtre.

« Que faites-vous là ? balbutiai-je.

— Eh bien, je me présente afin de réclamer mon dû ! annonça le démon avec qui j’avais pactisé.

— Prenez son âme et laissez-moi tranquille !

— Tu n’es pas une lumière, rit-il. Alors je vais le répéter une dernière fois : vous ne formez qu’un ! »

J’ouvris de grands yeux horrifiés, et constatai son sourire. De longues canines d’une blancheur immaculée sortaient de sa bouche. Il affichait un air satisfait et avide…

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