L’ami de résolutions

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« Plus vite Jason ! »

Je serrai les dents et tentai un ultime effort.

Séraphine, mon amie lutine me devançait de trois bons mètres déjà, et l’écart se creusait. Malgré sa petite taille, elle n’en demeurait pas moins véloce. Elle trottait telle une poule pourchassée par un félin affamé.

A contrario, je me sentais un peu lourdaud pour l’heure. Mon harnachement me pesait encore plus en cette situation. En plus de mon sac à dos plein de mes vêtements, couverture et tapis de sol, je transportais tout mon attirail de cuisine : casseroles, gamelles et autres brocs métalliques. Ils pendaient à mon sac et s’entrechoquaient en un tintamarre bien malvenu.

« Pour une fois tu aurais pu te passer de ton barda ! Souffla-t-elle excédée par la cacophonie que j’émettais.

– Il n’est pas question que je laisse ma batterie de cuisine à un inconnu !

– Parce que tu crois vraiment que l’aubergiste en aurait eu quelque chose à faire ? »

Je ne répondis rien et repris l’inventaire mental de mes encombrantes possessions.

Par-dessus mon sac, ballotté au rythme de ma course, se trouvait accrochée ma rondache. À cela s’ajoutait encore ma bourse qui, quoique pratiquement vide, me tapait sur la cuisse gauche, et mon épée courte qui ne cessait d’entraver mes pas du côté droit.

Séraphine n’avait pas tort : quelle idée de courir avec tout cet attirail !

Ma compagne d’aventure elle, se contentait de son bourdon de mage qu’elle conservait dans sa main. Elle possédait aussi une ceinture de composants magiques et une besace si menue que je me demandais comment elle pouvait y ranger ses affaires de rechange et pour la nuit.

« Dépêche-toi un peu ! »

Séraphine me rappela à l’ordre tandis que je perdais du terrain et je dus me faire violence pour ne pas lâcher prise.

Je suais plus qu’un concombre dans une marmite sur le feu ! Comment en étais-je arrivé là ?

Tout en poursuivant ma course et tandis que je me posais cette question, le visage de mon père surgit dans mon esprit. La moustache couverte d’une épaisse mousse de bière, il discutait tout en buvant avec un humain de ses connaissances.

« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de lui ? À son âge moi, je courais les ruines et les donjons à la recherche de gloire et de richesses ! Je m’étais déjà illustré dans la guerre contre les barbares de Gazir. J’avais même terrassé une vouivre à qui j’avais volé son escarboucle, un magnifique rubis plus gros qu’une pomme et d’un rouge plus éclatant que les écailles d’un dragon. C’est sûr, la vie d’aventurier n’a rien d’une sinécure. Combien de fois ai-je été blessé ? Je ne compte même plus ! À plusieurs reprises je me suis retrouvé avec une flèche dans un membre. J’ai failli périr sous les coups d’un géant, me faire dévorer par une horde de goules… Même le jour de mon union avec Cywiel, j’ai manqué me faire embrocher par son père ! Et justement, si je n’avais pas crapahuté dans tous les royaumes, jamais je n’aurais eu la joie de rencontrer ma douce Cywiel… Mais, je ne sais pas, j’ai l’impression que tout ça, ça n’intéresse pas le petiot. Est-ce que c’est moi qui ai fait quelque chose de mal ? Est-ce que j’aurais dû l’arracher à sa mère ? Il a toujours été trop choyé par elle, de là à bayer aux corneilles toute la journée…

– Une existence nomade ne l’intéresse peut-être pas ? Sans doute possède-t-il d’autres talents que ceux pour la guerre ? A-t-il des passions qu’il pourrait développer pour en faire un métier ? Le goût pour les pierres précieuses comme ses ancêtres, ou un don pour la forge comme son père ?

– Hélas, j’ai bien peur que non. Il est incapable de distinguer un diamant d’un vulgaire morceau de verre. Et pour ce qui est de façonner le métal, même en y passant des heures, c’est tout juste s’il a été capable de fabriquer une petite cuillère ! Et elle était plate…

– N’est-il donc curieux de rien ? N’y a-t-il vraiment rien qui l’enthousiasme ?

– Eh bien…

– Oui ?

– Si, il y a bien une chose. Depuis tout petit il est fasciné par les clefs ! Du coup, il s’est mis en tête qu’il allait devenir voleur.

– Ah ! Et n’a-t-il donc jamais cherché à se former ?

– Oh, si.

– Et ?

– Et il n’en est pas question ! Voleur, ça n’est pas une profession pour un nain !

– Quel est le problème ?

– Cela paraît pourtant évident : vous avez déjà vu un nain discret ? Non ? Et pourquoi ? Parce que c’est impossible !

– Sauf erreur, il est à moitié elfe en plus d’être à moitié nain. N’a-t-il pas hérité de la finesse propre à la race de sa mère ? Peut-être dispose-t-il d’un certain doigté pour ce qui est du crochetage de serrures ?

– Pour sûr il a du talent, mais pour se mettre dans de beaux draps ! Il se ferait arrêter à son premier larcin. Peut-être même pendre pour ça.

– D’accord, donc tu crains qu’il ne se fasse tuer en commettant un vol, mais pas en combattant des barbares, des vouivres ou des géants ?

– Mourir au combat ou en bandit n’a rien à voir. Il n’y a aucun honneur dans le fait de dérober des objets… »

À la suite de cette entrevue que j’avais épiée caché dans un coin, j’avais pris la résolution que, quoiqu’il arrive, je ne rentrerai pas chez moi avant d’être devenu le plus grand voleur de tout Ohorat. Je décidai que j’allais prouver à mon père mes capacités. J’allais me spécialiser dans les cambriolages de haute voltige à l’encontre de truands avérés. Je deviendrais en plus l’escamoteur le plus en vue des royaumes. Je lui montrerais également qu’il s’agissait d’un métier tout à fait respectable.

Bien sûr, « voleur » ne présentait pas bien sur une carte de visite. N’empêche que, sans les dons d’un chapardeur expérimenté, espérer sortir vivant d’un donjon ou d’une ruine aux innombrables pièges s’avérait une douce illusion.

Tous ces beaux principes en tête, et chargé comme une mule, j’étais enfin parti à l’aventure.

Mon objectif existait, clair dans mon esprit. Pourtant, les étapes pour y parvenir m’apparaissaient floues et inatteignables.

Errant d’abord sans but précis, je finis par déposer mes bagages dans une taverne où je dépensai mes dernières pièces de cuivre. Ce soir-là, je rencontrai Séraphine pour la première fois.

Par malheur, cette soirée marqua le début de mes ennuis…

À moitié éméché après quelques bières, je m’aventurai à raconter mon histoire à la lutine. Dans le même état d’ébriété que moi, elle jura de m’aider à atteindre mon objectif. À mon grand regret, si elle oublia tout le reste, cette partie de notre conversation resta gravé dans sa mémoire. Depuis lors, elle ne cessa de me rappeler mes ambitions à chaque fois que j’envisageais d’abandonner une mission. L’actuelle ne faisait pas exception.

« Psst, Jason.

– Pourquoi tu chuchotes ?

– Chut ! Dit-elle l’index collé aux lèvres.

– Quoi ? Repris-je alors en baissant d’un ton.

– Je crois que j’ai trouvé de quoi faire de toi le digne fils de ton père !

– T’es encore là-dessus ? Laisse tomber, je ne rentrerai jamais chez moi. Je ne reverrai jamais mes parents…

– Arrête de te lamenter et écoute ce que j’ai à te dire. J’étais en train de m’approvisionner en composants de sorts chez mon marchand habituel, quand j’ai surpris la conversation entre lui et un gars qui faisait visiblement partie de la guilde des voleurs. Il lui racontait qu’ils conservaient tout le butin amassé dans un sous-sol.

– Quoi, ton vendeur de potions garde son argent dans sa cave ? Il ferait mieux de ne pas trop le crier sur les toits…

– Mais non, pas lui, le voleur ! L’argent et les trésors qu’ils volent aux gens, ils l’entreposent dans le sous-sol de leur guilde. Tu imagines si nous pouvions mettre la main dessus ?

– Tu veux voler des voleurs ?

– Oui.

– Pourquoi ?

– Oh pour rien : l’argent, la gloire, la renommée… Et je suis prête à parier que tu retrouverais ton honneur en un rien de temps si ton père apprenait cet exploit ! »

Je réfléchis un instant. Mon père considérait le vol comme une tâche dégradante. Mais si je m’attaquais à des filous, est-ce que cela n’annulait pas l’effet ? Lui, avait bien subtilisé son escarboucle à une vouivre dont le seul tort résidait dans le fait d’être un monstre.

« Comment s’y prend-on ? »

Je m’étais encore une fois laissé embarqué par la lutine…

« Qu’est-ce que tu fais, accélère !

– Je fais ce que je peux, vois-tu ! Hurlai-je complètement à bout de souffle. Et je te rappelle que c’est de ta faute si on en est là maintenant !

– Quoi ? Qui est-ce qui a déclenché le premier piège qu’on a croisé, c’est moi peut-être ?

– D’accord, ça c’est moi. Mais, comment je pouvais deviner qu’ils piégeraient même la porte ?

– Ça ne serait pas ça le boulot d’un voleur aussi ? Détecter les attrape-couillons !

– Oui, bah je suis en apprentissage. Tu me mets trop la pression en plus !

– Bizarre, d’habitude tu la bois plutôt.

– C’est toi qui as insisté pour qu’on vienne, continuai-je sans relever son ton.

– Je faisais ça uniquement dans le but de t’aider. Tu répètes tout le temps que tu voudrais impressionner ton père et lui prouver qu’un voleur mérite autant sa place dans un groupe d’aventuriers, qu’un guerrier. Sauf qu’à la moindre déconvenue tu abandonnes !

– Ça y a pas de risque avec toi…

– C’est tout le principe de l’ami !

– Qu’est-ce que tu me chantes encore ?

– Pour atteindre ses objectifs, rien de tel qu’un bon ami qui te pousse vers l’avant et te motive quand t’as un coup de mou, non ?

– Sauf que là tu me pousses vers une mort certaine.

– Je te pousse à te surpasser. Alors au lieu de râler, active-toi un peu ou ils vont finir par nous rattraper ! »

Alors, qu’est-ce que je disais ? Parler à Séraphine de la résolution que j’avais prise a marqué un tournant dans mon existence. Impossible d’abandonner, elle trouvait toujours un moyen de me remettre le pied à l’étrier. Et même si je le voulais vraiment je ne pourrais pas, je risquerais de la démotiver elle aussi. Sans compter que la laisser tomber reviendrait à la jeter en pâture aux monstres.

Du coup, je me retrouvais régulièrement entraîné bien malgré moi, dans des situations qui devenaient très vite hors de contrôle.

Je n’étais peut-être pas encore le plus grand voleur d’Ohorat, mais en compagnie de mon amie lutine, je progressais. Je finirais bien par accomplir mon projet, d’ici quelques dizaines d’années…

Cette nouvelle participe à l’évènement « Votre meilleure astuce pour appliquer vos bonnes résolutions » du blog Devenez meilleur. Vous pouvez y retrouver de nombreux articles de développement personnel dont un que Jason n’apprécierait pas : « Aimez la nouveauté ».

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